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Appel de la CGT à voter « Nouveau Front Populaire » : de quelle politique avons-nous besoin ?

Cela faisait des décennies que la CGT n’avait pas appelé explicitement à voter une liste de gauche au premier tour d’une élection. Une décision qui doit permettre d’ouvrir une discussion stratégique au sein du syndicat sur le positionnement « politique » à adopter dans la période à venir.

Gaëtan Gracia, CGT Ateliers de Haute-Garonne

Ce mardi 18 juin, la direction confédérale CGT a pris la décision d’appeler à aller voter « le plus nombreux et nombreuses possible les 30 juin et 7 juillet pour le programme du Nouveau Front populaire. » Un appel au vote qui « s’éloigne de sa tradition syndicale », comme le relève Rapports de force.

En effet, à partir des années 1990 la CGT a mis davantage à distance les partis politiques, dans le cadre d’une atténuation des liens entre sa direction et celle du PCF. Dans ce sens, la CGT n’avait pas appelé au vote pour la Gauche Plurielle en 1997, au contraire de son appel au vote pour Mitterrand en 1981. Ces dernières années, celle-ci s’exprimait surtout pour le deuxième tour, en appelant plus ou moins implicitement à faire barrage à Le Pen en votant Macron, ou en 2012 à voter Hollande contre Sarkozy.

Pour les législatives de 2022, à l’occasion de la formation de la NUPES, lecommuniqué de la CGT appelait, de façon moins franche et claire qu’aujourd’hui, à envoyer « un bloc de députés progressistes, le plus important possible, à l’Assemblée » et empêcher « l’extrême droite d’envoyer des élus au Parlement », puis prônait pour le deuxième tour la même chose qu’aux présidentielles : « pas une voix à l’extrême droite ». La distance avec la NUPES restait alors de mise, excepté dans certaines UD.

La décision confédérale marque donc un tournant important dans le rapport aux élections. Elle marque aussi une différence notable avec la confortable « indépendance » dont se gargarise Force Ouvrière, qui ne prend pas position et ne risque pas de déranger ainsi la partie la plus réactionnaire de sa base, ou encore avec l’appel de la CFDT qui se limite à demander de ne pas voter pour l’extrême droite, et donc indistinctement pour la gauche ou le macronisme. Signalons au passage que la FSU a pris une position similaire à celle de la CGT.

Oui, les syndicats doivent faire de la politique. Mais laquelle ?

La CGT est héritière d’une relative indépendance vis-à-vis des partis politiques, justifiée par la fameuse Charte d’Amiens de 1906. Bien que celle-ci ait été largement remise en cause par le PCF stalinisé qui considérait la CGT comme sa courroie de transmission, ou utilisée maintes fois par des bureaucrates pour exclure des syndicats combatifs, cette indépendance restait ces dernières années une boussole plus ou moins partagée.

Mais indépendance ne veut pas dire neutralité, explique aujourd’hui la direction de la CGT. Dans un contexte où la situation politique est toujours plus déterminante pour les travailleurs et les travailleuses, les syndicats doivent effectivement être des acteurs politiques. C’est le sens du débat ouvert par Karel Yon et plusieurs intellectuels à la sortie de la bataille des retraites, dans Le syndicalisme est politique. Questions stratégiques pour un renouveau syndical. Ceux-ci affirmaient notamment que « le syndicalisme et l’extrême droite apparaissent en quelque sorte comme les deux forces organisées qui progressent, consolidant deux options politiques distinctes », et proposaient que les syndicats assument ce rôle.

La décision de la direction de la CGT, plus assumée, offre l’opportunité de reprendre cette discussion, qui devrait se mener dans toute l’organisation, dans le cadre d’un débat démocratique sur la stratégie et le rôle politique de notre syndicat, par-delà les seules échéances électorales. Le fait qu’une membre de la direction de la CGT ait été investie par le « nouveau front populaire » devrait permettre de rouvrir le débat, et de remettre en cause la frontière absurde qui existe dans le mouvement ouvrier entre le syndical et le politique.

Sur ce plan, tout en partageant l’idée générale de Karel Yon, nous soulignions en octobre dernier nos désaccords avec les auteurs sur deux points. Premièrement, ceux-ci mettent sous le tapis dans leurs analyses le rôle de l’Intersyndicale qui a freiné activement une véritable « politisation » de la bataille des retraites en 2023. Deuxièmement, les perspectives politiques proposées par les auteurs à l’époque se réduisaient à l’espoir d’une liste NUPES aux prochaines législatives, partageant des circonscriptions avec l’Intersyndicale.

De même, le positionnement politique concret proposé aujourd’hui par la CGT est questionnable. En effet, il engage la CGT dans le soutien à une opération politique qui, au nom de la lutte contre le danger de l’extrême droite, réhabilite les franges les plus patronales et anti-ouvrières de la « gauche » de gouvernement, comme le Parti Socialiste et même François Hollande, qui ont imposée à coup de 49.3 la loi Travail ou encore proposée le projet de déchéance de nationalité. Parmi les candidats investis par le NFP, on trouve même un ennemi clairement identifié de nos organisations en la personne d’Aurélien Rousseau, qui était au cabinet d’Elisabeth Borne pendant la bataille des retraites.

Par son implantation dans les entreprises, la CGT est la plus à même de combattre l’influence du RN dans les classes populaires. Mais il est difficile d’imaginer qu’en s’attachant de façon acritique à ce front électoral allant jusqu’à l’ex-Président, celle-ci puisse véritablement regagner la confiance d’ouvriers dégoutés de la « gauche » qu’a été le PS. Pire, l’extrême droite pourrait continuer d’ancrer son influence en utilisant cet appel au vote, de la même façon qu’elle a insisté sur le fait que la « CGT a appelé à voter Macron » aux deuxièmes tours des présidentielles, alimentant des tendances anti-syndicales qui existent y compris dans des franges de notre classe.

Loin d’être uniquement un vote barrage, la consigne de vote de la CGT véhicule par ailleurs beaucoup d’illusions sur le programme du Nouveau Front Populaire, comme l’a montré l’intervention de la secrétaire générale Sophie Binet évoquant ce programme comme celui “qui répond le mieux aux aspirations du monde du travail et qui permet le plus d’avoir des mobilisations gagnantes”.

Pourtant, le programme du NFP est bien loin de nous préparer aux dures batailles qui ne manquerons pas d’arriver dans cette période de crise, et se situe même en recul par rapport à de nombreuses propositions portées par la CGT elle-même. Celui-ci est aussi un recul y compris comparé au programme de compromis avec le PS qu’était celui de la NUPES. Les rares nationalisations ou le timide « droit de veto suspensif des CE sur les plans de licenciements » ont été supprimés, tout comme la mention aux violences policières dans les quartiers ou en manifestation. La retraite à 60 ans est repoussée à un objectif lointain et déjà remis en question par une partie du bloc de gauche. Toute réduction du temps de travail est renvoyée à une hypothétique “conférence nationale” avec le patronat et aux objectifs limités.

Contre l’extrême-droite, une autre politique de la CGT est possible !

Pour combattre l’extrême droite, pour saper l’influence qu’elle a construite pendant des années au sein même de notre classe, il faudra tirer les bilans de la gauche. Le bilan de François Hollande a déjà été tiré par les classes populaires à large échelle. Elles ont fait l’expérience de sa politique pro-patronale et impérialiste. La gauche ne peut pas participer à réhabiliter ce parti qui était quasiment mort il y a à peine 2 ans, faisant 1.7% aux présidentielles.

Si les dangers de la situation appellent à remettre en question les frontières artificielles entre syndicalisme et politique, cela doit être pour dépasser le cadre étroit de la politique électorale. C’est au cœur même des luttes de ces dernières années que se sont exprimés des revendications très politiques, des “Macron démission” aux rejets des 49.3, en passant par le lien qui était fait en 2023 par la majorité des manifestants entre retraite, salaires et conditions de travail, au contraire de l’Intersyndicale qui se limitait à la seule revendication du retrait de la réforme.

Jusqu’ici, les discussions récentes qui ont été organisées dans les instances de la CGT, UL, UD et Fédé, se sont majoritairement réduites à une discussion sur l’appel au vote pour le NFP. Pourtant, il serait possible d’organiser dans toutes les structures de la CGT des débats qui refusent d’être enfermés sur le seul terrain du vote, qui réfléchissent aux causes profondes de l’influence du RN, notamment dans notre classe où nous pouvons la combattre, et qui s’interrogent sur la responsabilité des organisations de gauche dans ce désastre, dans un moment où celles-ci cherchent à se réhabiliter.

Face au déclin syndical, il est temps de rompre avec l’état d’esprit qui prône qu’il faut d’abord construire nos syndicats et s’implanter davantage avant de penser à des stratégies plus radicales. Il faut inverser les termes du débat. C’est à cause de stratégies perdantes dans les luttes et de l’adaptation des syndicats à l’agenda institutionnel des partis de « gauche » qu’il est difficile de construire nos syndicats. Avec le positionnement politique actuel de la CGT qui se résume à un rabattage électoral pour une opération de réhabilitation du PS, même les meilleurs militants de terrain auront du mal à convaincre la partie de notre classe qui s’est éloignée du syndicalisme ou qui est tombée dans l’escarcelle du RN.

Comme nous le défendons à notre échelle au travers de la candidature d’Anasse Kazib et Elsa Marcel, pour disputer cette influence au RN, c’est d’une autre gauche dont nous avons besoin. Une gauche dure, mettant la lutte de classes au centre de sa politique, en toute indépendance des combines électorales avec des partis bourgeois. Une gauche de combat, qui cherche à unifier notre classe au-delà des divisions racistes, autour d’un programme et d’une stratégie offensive contre le système capitaliste et ses conséquences, à la hauteur de la crise en cours. Dans la reconstruction d’une telle gauche, les syndicats combatifs ont un rôle à jouer.

Article publié le 30 septembre 2024.


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