vous êtes ici : accueil > Actualités > Opinions
La fête de l’Huma organisait ce dimanche un débat entre Sophie Binet et le président du MEDEF Patrick Martin. Une échéance qui n’avait rien d’anodin : face à la profonde crise politique et à la faible légitimité du futur gouvernement, la mise en scène du dialogue social visait à présenter le paritarisme et la négociation comme solution à l’instabilité actuelle.
Gaëtan Gracia, CGT Ateliers de Haute-Garonne
« C’est la première fois qu’un président du Medef fait le choix d’accepter l’invitation de la CGT à débattre » annonce fièrement l’animateur de ce débat dès sa première phrase, applaudie par le public sur place. Pour justifier cette première, il explique que « dans le temps politique que nous vivons, de conflits et d’incertitudes, ceux qu’on appelle les partenaires sociaux ont parfois su prendre leurs responsabilités, ne serait-ce que pour dialoguer », revendiquant l’exemple de la négociation sur l’Agirc-arrco aboutissant à un accord « alors que l’Etat voulait ponctionner dans les caisses ». Une introduction qui a donné le ton de la discussion qui s’est tenue ce samedi à la Fête de l’Humanité.
Un débat au service du « dialogue social »
Les remerciements de Binet au patron du Medef pour sa présence, les échanges cordiaux et même les blagues auxquelles les deux interlocuteurs rigolent ensemble avaient déjà en soi quelque chose d’indécent pour tous ceux dont la vie est brisée par les patrons. Une pièce de théâtre qui a même de quoi franchement dégoûter lorsque Patrick Martin explique qu’il faut augmenter les salaires, que la salle l’applaudit, et que l’animateur blague sur le fait qu’un « président du Medef applaudi à la fête de l’Huma, c’était pas écrit d’avance. »
Mais par-delà l’idée même d’organiser tel débat avec le patronat, c’est l’objectif politique concret de celui-ci qu’il faut souligner. L’échange cordial prenait en effet un sens clair dans la période, revendiqué par le patron du Medef lui-même, revendiquant un « symbole fort » et expliquant : il est essentiel dans la situation où se trouve le pays que, en assumant nos désaccords, les partenaires sociaux mais aussi tous les acteurs de la vie publique se montrent responsables et ne se livrent pas au jeu extrêmement dangereux de l’anathème, de l’insulte et de la fracturation ».
Un objectif partagé par l’ensemble des protagonistes du débat. En ce sens, le patron des patrons aura pu compter sur l’animateur et sur Sophie Binet elle-même pour demander au public de rester calme, expliquant : « on s’écoute et qu’on argumente, c’est comme ça qu’on peut progresser pour combattre le Capital »… Tout en reniant l’expression « dialogue social », lui préférant celui de « démocratie sociale » pour tenir compte de l’existence d’un rapport de force, c’est bien cette logique qui a imprégné nombre d’arguments de la dirigeante de la CGT.
Tour à tour, celle-ci a tenté de convaincre du réalisme de ses propositions, en expliquant que l’inversion de la hiérarchie des normes avait créé du désordre économique, souligné qu’une politique de relance serait favorable au carnet de commandes des entreprises, ou insisté sur le fait qu’une certaine dose de protectionnisme pourrait faire accord entre eux. Autant de mains tendues aux patrons et de preuves de « responsabilité ».
Une tonalité s’accompagnant parfois d’un certain défaitisme de la lutte, par exemple sur la question de la répression syndicale. Tout en commençant par revendiquer la victoire exceptionnelle des Neuhauser pour faire réintégrer Christian Porta et condamner son patron à plus de 500.000€ d’amendes, reconnaissant qu’il « a fallu une énorme combativité » pour imposer cette « victoire unique, [qu’on] n’a pas vu ailleurs en France », Sophie Binet enchaîne en expliquant qu’elle ne « pense pas que ce soit une bonne façon de régler les problèmes » et surtout que cette victoire est une exception car d’habitude « la discrimination syndicale fonctionne puisque vous avez nos carrières et nos vies entre vos mains »…
Une volonté de profiter de la crise… pour renforcer le dialogue avec les patrons
Si cette revendication du « paritarisme » face à l’État n’est pas nouvelle, elle prend une autre signification dans un moment de profonde crise politique. Le futur gouvernement est illégitime avant même d’être nommé, il devra faire passer des attaques tout en étant sous menace constante d’une motion de censure et bientôt d’une nouvelle dissolution. L’électorat de gauche, après avoir joué le jeu du front républicain, est en pleine désillusion.
Face à cette instabilité qui inquiète les « marchés » car elle rend possible des explosions de colère incontrôlées, Barnier devra probablement mimer une sorte de réconciliation avec les corps intermédiaires, en organisant des rencontres, des « conférences sociales » ou toute autre mascarade à la possibilité d’obtenir des avancées pour les travailleurs. C’est notamment l’hypothèse que fait Raymond Soubie, ancien conseiller de Sarkozy puis membre du CESE, dans un article des Échos au titre évocateur : « Comment la crise politique va renforcer les partenaires sociaux ».
Dans un autre registre, la CFDT reprend cette logique, pour justifier qu’elle ne manifestera pas le 1er octobre, en expliquant que face à la « crise démocratique » et au risque de « blocage politique », « les partenaires sociaux auront la responsabilité de bâtir des compromis alliant progrès social, transformation écologique et solidité économique ». Or, en acceptant de jouer le jeu du dialogue avec les patrons, la CGT envoie exactement ce même signal au futur gouvernement.
Car si le régime en crise a besoin d’une béquille de droite, les appels du pied de Barnier envers les députés RN pour éviter la censure, il a aussi besoin d’une béquille de gauche, en singeant un certain « dialogue social » avec les syndicats. C’est en ayant en tête cet enjeu qu’on comprend mieux que le problème de forme du débat de l’Huma, le fait de discuter cordialement avec le MEDEF, est un problème de fond.
Dialogue social et absence de perspectives : les deux faces d’une même pièce
La centralité donnée au dialogue avec le patronat éclaire la stratégie de rentrée de la direction de la CGT. Après une incursion sur le terrain politique consistant à faire campagne pour le NFP, celle-ci opère un « retour au syndical » qui lui permet confortablement d’éviter de revendiquer quoi que ce soit face au coup de force anti-démocratique de Macron. L’appel au 1er octobre symbolise cette approche, avec une journée interprofessionnelle routinière et très peu préparée qui est l’envers de la volonté de retourner à la table des négociations.
Cette volonté de ne pas vraiment lutter s’exprime dans les discours de Sophie Binet, alternant entre phrases pseudo-combatives et constats démoralisants. Dans une interview dans l’Humanité, la secrétaire générale CGT explique en même temps que « nous sommes désormais en situation de conquête sociale » mais que la « grève ne se décrète pas » et que s’il n’y a pas de grèves c’est parce que les « salariés ne le [souhaitent] pas », prenant l’exemple des JO où « les salariés n’étaient pas favorables à déposer des préavis » ou de la bataille des retraites, où certains secteurs « se sont sentis très seuls pour construire la grève reconductible ».
Une position qui permet de dédouaner la responsabilité de la direction confédérale dans l’absence de plan de bataille sérieux à ces deux occasions, qui va de pair avec la formule habituelle : « je n’ai malheureusement pas de bouton rouge "grève générale" sur mon bureau ». Un argument répété en boucle par les directions successives de la CGT mais qui sert à masquer le refus de mener une politique sérieuse pour construire une telle perspective. De ce point de vue, s’il n’y a pas le bouton « grève générale » dans ces bureaux, il semble que des boutons « journées isolées », « campagne NFP » et « dialogue social » soient eux bien présents…
Une autre politique est possible que cette approche totalement adaptée au régime. Un plan qui refuse la division abstraite entre le syndical et le politique, mais qui combine au contraire les revendications sociales aux mots d’ordre démocratiques radicaux. Un plan qui n’abandonne pas les milliers de réprimés, mais revendique l’annulation de toutes les poursuites et condamnations de syndicalistes ou de soutien à la Palestine. Un plan qui, plutôt que de garantir la paix pendant les JO ou la stabilité pendant la crise politique, revendique de taper quand et où cela fait mal. Un plan incarné par les représentants les plus combatifs de nos luttes plutôt que par des bureaucrates qui dialoguent avec les puissants.
Un tel plan déterminé, s’il prenait forme dans le paysage actuel, pourrait redonner confiance à de nombreux secteurs, qui une fois dans la bataille ferait l’expérience de la crise par en haut que vit le macronisme. Il ne dépendra pas d’un « bouton », mais d’un travail sérieux de préparation par en bas, qui cherche à mettre en mouvement différents secteurs et à préparer l’extension de la grève. Encore faut-il vouloir construire un tel affrontement.
Article publié le 30 septembre 2024.