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Face à un macronisme en crise, que fait la direction de la CGT ?

Alors que la crise bat son plein, la direction de la CGT prépare une rentrée routinière. Séparant le social du politique, la centrale oppose une réponse qui est bien loin du plan de bataille nécessaire pour faire face à la situation que traverse le pays.

Gaëtan Gracia, CGT Ateliers de Haute-Garonne

Crise du macronisme et impuissance du NFP

Malgré deux lourdes défaites électorales, Macron n’a eu cesse de tenter de reprendre la main face à la crise. D’abord en maintenant autant que possible son gouvernement « démissionnaire », puis en fixant les conditions du futur gouvernement, et enfin en temporisant pendant les jeux olympiques. Autant de manœuvres qui n’ont eu d’autres buts que de forcer les recompositions politiques et d’enterrer la candidature du NFP.

En clair, malgré les faiblesses du macronisme et sur fond de l’ultra-présidentialisme de la Ve République, le chef de l’Etat a cherché à renvoyer à une impression de toute puissance face à la crise politique. Sur ce terrain la nomination du xénophobe, RN-compatible et anti ouvrier Michel Barnier au poste de premier ministre est un nouveau coup de force antidémocratique, mais qui est cependant loin d’offrir à la macronie une sortie par en haut à la crise. Au contraire, la séquence aura montré que l’accord avec LR reste subordonné à l’Assemblée et à sa nouvelle tripartition.

Aussi, si Macron tente de refermer la crise politique, la nomination de Barnier sous contrôle de l’extrême-droite pourrait rapidement faire face à une motion de censure et le premier ministre tomber à tout moment, et cela d’autant plus que la crise qui s’annonce sur le budget 2025 pourrait aggraver la situation. D’une illusion de puissance, le président renvoie au contraire de plus en plus une image d’impuissance. Mêmes des ténors de son bloc ne s’y trompent pas et choisissent ce moment pour agir, comme Édouard Philippe qui a annoncé en début de semaine sa candidature pour 2027.

Dans ce contexte, si le président de la République et son nouveau chef de gouvernement comptent bien, en l’absence de réponse « par en bas », poursuivre leurs offensives contre les classes populaires dans un contexte économique difficile et d’affaiblisement de la France à l’échelle internationale, ces divisions, tergiversations et instabilités complexifient les objectifs du macronisme. Cette fragilité par en haut remet même sur le devant de la scène des revendications qu’il croyait avoir enterré, comme l’abrogation de la réforme des retraites, alors que jusque dans le camp présidentiel certains se sont crus obligés de devoir plaider pour un « bougé » sur le sujet.

Dans ce contexte, tout en dénonçant le coup de force de Macron, le NFP reste stérile. Même en se montrant prêt au compromis sur son programme ou sur la composition de son gouvernement, la "coalition de gauche" s’est vue opposée une fin de non-recevoir par Macron. Surtout en faisant le pari de respecter toutes les règles de la Ve République, elle apparaît comme totalement impuissante à l’image de LFI qui, après avoir échoué à imposer ne serait-ce qu’une mesure ou un ministre insoumis, prétend désormais destituer Macron par le "miracle" d’articles constitutionnels (qui auraient à souffrir du soutien de 2/3 des députés et à nouveau de 2/3 du Sénat) et d’une manifestation de pression sur Macron ... un samedi, le 7 septembre.

Les directions syndicales entre "retour au syndicalisme" et aux journées d’action molles

Si dans les poussées de lutte des classes de ces dernières années, les directions syndicales avaient consacré beaucoup d’énergie à garder les travailleurs à distance de la politique, notamment en 2023 en refusant de sortir du cadre revendicatif étroit du retrait de la réforme des retraites, la plupart des mêmes directions s’étaient fortement investies dans la campagne électorale du NFP [1], bousculant leurs propres traditions.

A rebours de cette séquence où la CGT a fait de la « politique » - quoique puissent être nos désaccords avec celle-ci- la direction de la confédération a changé de braquet et refusé d’appeler à la mobilisation en cette rentrée. « On revient à un rôle plus classique d’organisation syndicale » a expliqué Sophie Binet, justifiant que la CGT n’appelle qu’à une date routinière le premier octobre prochain. Une façon de ne surtout pas faire de la politique au moment où la crise de la Ve République est plus aigüe que jamais.

Dans cette reprise de distance avec le « politique », il ne faudrait pourtant pas voir une critique du NFP et de sa stratégie de la part des directions syndicales, mais plutôt un retour au "partage des tâches" séparant le social du politique ou du "chacun son rôle" dixit Binet. Une division absurde qui a pour résultat de repousser l’appel à la mobilisation syndicale à octobre et de n’y faire entendre aucun mot d’ordre contre le coup force de force anti-démocratique de Macron, l’autoritarisme croissant ou encore la concentration du pouvoir dans les mains du président. Rien à entendre non plus concernant la répression dont plus de 1000 cégétistes sont toujours la cible selon les comptes de Sophie Binet elle-même. Une position d’autant plus problématique que le fait de maintenir et d’alimenter cette distinction entre le social et le politique a par ailleurs pour conséquence de cantonner les aspirations démocratiques des travailleurs et des secteurs populaires face au coup de force de Macron à une manifestation "de pression" le 7 septembre autour de la revendication centrale de nommer Lucie Castets Premier Ministre, c’est-à-dire à une impasse institutionnelle dans le cadre du régime pourrissant de la Ve République.

Pire, tout en se plaçant comme spectatrice de la crise politique en cours, la direction de la CGT démoralise par avance toute volonté de conquêtes réelles. Après avoir expliqué en 2023 que nous avions perdu sur les retraites parce que Macron était trop autoritaire mais que nous aurions pu gagner avec un autre gouvernement, Sophie Binet réitère en expliquant devant les grévistes de MA France que "si on n’a pas l’aide du gouvernement pour rétablir le rapport de force avec CLN et Stellantis on ne pourra pas y arriver". Alors que tout portait à croire que Macron ne nommerait pas de ministre NFP, ce discours ne fait qu’illustrer l’impuissance de cette orientation. Si les directions de la CGT, mais aussi de Solidaires et de la FSU appellent à une journée de mobilisation, celles-ci se placent dans le cadre d’une interpellation de Macron qui lui seul pourrait construire le rapport de force face aux multinationales. Un discours qui renouvelle la stratégie de la défaite du combat contre la réforme des retraites, et qui plutôt que préparer le rapport de force contre le grand patronat, cherche à convaincre à nouveau de la nécessité de "faire pression" sur le chef de l’Etat.

Alors que le macronisme s’affaiblit et tergiverse et que les retraites ou le pouvoir d’achat reviennent au centre des préoccupations, pendant que le niveau de répression syndicale s’intensifie jusqu’à remettre en question le droit de grève et l’existence d’organisations ouvrières combatives dans les entreprises, il y a urgence à construire un véritable plan de bataille cherchant à lier des revendications sociales comme la retraite à 60 ans, l’augmentation et l’indexation des salaires, à des mots d’ordre démocratiques contre l’autoritarisme d’un régime pourrissant, pour la fin de toutes les procédures contre les syndicalistes ou les soutiens de la Palestine, mais aussi la suppression de la présidence et du Sénat et la mise en place d’une assemblée unique concentrant les pouvoirs exécutifs et législatifs, dont les membres soient révocables et payés au salaire d’un ouvrier. Un plan de lutte qui défende dans cet objectif les méthodes de la lutte de classes et non pas celles des combines parlementaires, et qui pose la perspective non pas d’une simple journée d’action isolée, mais de la mise à disposition de tous les moyens dont disposent les organisations du mouvement ouvrier pour durcir le rapport de force.

Nous avons vu quel déploiement de forces militantes et de moyens étaient capables de mobiliser les directions syndicales lors de la campagne des législatives, ces forces-là doivent aujourd’hui être mises au service d’un plan de bataille pour que les travailleurs et les classes populaires soient les acteurs et les protagonistes d’une issue d’ensemble à la crise politique et sociale profonde que travers le pays. Le retour à un « partage de tâches » et une division artificielle entre le syndical et le politique ne peut que nous mener à une impasse, qui finira par renforcer encore plus le Rassemblement National et les idées réactionnaires. Face à une crise politique et sociale aux dimensions historiques, maintenir cette division étriquée entre le politique et le syndical ne peut que désarmer le monde du travail et poursuivre sur la voie de la stratégie qui a conduit à la défaite lors de la bataille des retraites. En n’appelant pas à la mobilisation au moment où une importante crise politique s’était ouverte lors du 49.3, les directions syndicales avaient refusé de s’appuyer sur la crise ouverte par en haut et de s’affronter au régime. Or, l’un des bilans à tirer est que si le mouvement ouvrier ne se saisit pas de telles brèches « par en haut », et ne cherche pas à aller sur le terrain démocratique et politique, des solutions réactionnaires finissent par l’emporter.

A rebours du « dialogue social » que les directions syndicales souhaitent relancer avec le patronat et le futur gouvernement, c’est au contraire en opposant un programme de lutte qui articule revendications démocratiques radicales et revendications économiques et sociales qu’il sera possible de redonner confiance à la classe ouvrière pour intervenir de toutes ses forces et faire tomber Macron et son monde.

Article publié le 30 septembre 2024.


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