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Fascisme à toutes les sauces

Pour comprendre la situation dans laquelle nous vivons, il est utile au premier chef de disposer des bons mots. La tendance naturelle des hommes est de comprendre le présent avec les mots et les concepts du passé. Marx le notait dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte : « L’histoire devient ainsi une simple histoire des idées prétendues, une histoire de revenants et de fantômes ; et l’histoire réelle, empirique, fondement de cette histoire fantomatique, est exploitée à seule fin de fournir les corps de ces fantômes et les noms destinés à les habiller d’une apparence de réalité. » Nos fantômes ont des noms familiers venus des « heures sombres », « fascisme », « nazisme », « Hitler », « Mussolini ». À lire la presse, à écouter les intellectuels qui ont pignon sur rue, le fascisme frappe partout : en Italie, avec Giorgia Meloni, en France avec Marine Le Pen, en Allemagne avec l’AFD d’Alice Weidel, et maintenant aux États-Unis avec la victoire de Trump. Et je ne parle pas de cette nouvelle incarnation du diable qu’est Vladimir Poutine…

On peut ne pas aimer Giorgia Meloni et critiquer sa politique de soumission à l’UE – mais ce n’est pas pour cette raison qu’elle est diabolisée. Mais tout le monde sait que l’Italie gouvernée par Giorgia Meloni n’a rien à voir ni de près ni de loin avec la période mussolinienne. Et même rien à voir avec les « années de plomb » marquées par le terrorisme et les manœuvres et coups bas de la « Loge P2 ». L’AFD n’est sans doute pas un parti très recommandable, mais Alice Weidel est non pas une nostalgique de la période nazie : c’est une femme moderne, lesbienne vivant en couple avec une sri-lankaise avec qui elle a adopté un enfant. On peut détester Marine Le Pen, mais voir en elle une fasciste est à peu près aussi intelligent que faire de Mélenchon un mixte de Lénine et Staline. Quant à Trump et Musk en faire des fascistes est une absurdité sans nom. Musk est un libertarien qui rêve de l’État minimal et Trump un démagogue bonapartiste.

Le fascisme historique

Il faudrait distinguer fascisme et nazisme, que l’on a que trop tendance à confondre, en raison de la dernière période historique du régime. On précisera plus loin. Rappelons ce que fut le fascisme. Son fondateur Benito Mussolini était un membre turbulent de l’aile gauche du parti socialiste italien (PSI). Au moment de l’entrée en guerre de l’Italie, il a rompu la discipline du parti pour créer un mouvement à la fois nationaliste et socialiste. Il fallait, selon Mussolini, que le prolétariat saisisse l’occasion de cette guerre et fasse valoir les « nations prolétaires » comme l’Italie face aux nations bourgeoises. À la fin de la guerre, le mouvement de Mussolini trouva des recrues chez les ouvriers révolutionnaires qui occupaient les usines et créaient des conseils ouvriers. Les « squadristi » mussoliniens tinrent congrès en 1919 et adoptèrent un programme à la fois patriotique et nettement orienté à gauche (nationalisations, contrôle ouvrier, laïcité…). La haine du vieux parti socialiste et des syndicats trop réformistes à leur goût menait ces escadrons mussoliniens à des actions violentes qui permirent leur récupération par une partie de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Cette récupération avec toutes les magouilles et la corruption qui va avec ont assuré le succès du fascisme conçu par la bourgeoisie comme le rempart contre la menace communiste, incarnée par le PC dont Gramsci était l’un des fondateurs. Le fascisme se voulait « révolutionnaire », étatiste et totalitaire (Mussolini revendiqua le qualificatif). Tout en pourchassant le mouvement ouvrier, il entreprit une réorganisation importante du capitalisme italien qui permit aussi de donner quelques compensations aux classes populaires. Si on cherche à définir à grand trait ce qu’a été ce mouvement on peut noter plusieurs points caractéristiques :

(1) une phraséologie révolutionnaire « anticapitalistes » et nationaliste.

(2) la constitution de groupes armés chargés de terroriser les organisations ouvrières.

(3) Un projet politique totalitaire.

(4) Le soutien de la classe dirigeante et du grand capital (voir Daniel Guérin, Fascisme et grand capital).

Pour le point (1), on ne le retrouve que très affaibli dans les prétendus fascistes d’aujourd’hui qui ne disent rien contre le capitalisme et se fardent d’un tout petit vernis « social ». Pour le point (2), ni les Fratelli d’Italie ni le RN n’ont de groupes armés et ne cherchent à casser les syndicats – un certain nombre de régions françaises, ils en font pacifiquement la conquête… Il est vrai qu’en Lorraine ou dans le Nord, ils sont les seuls à parler des problèmes des ouvriers pendant que la gauche sanspapieriste s’occupe des droits des LGBTQI +. Pour le point (3), aucun de ces partis n’a de projet totalitaire et enfin point (4) le soutien du grand capital leur défaut ou reste très mesuré. Par un capitaliste ne veut voter pour un parti qui prône la sortie de UE et de l’Otan et c’est cette raison que Le Pen et Meloni sont allées faire allégeance à Ursula von der Layen. Seule Alice Weidel maintient ce type de revendications, ce qui l’accusation d’ête pro-russe.

Nazisme

Le nazisme est quelque chose de bien différent du fascisme. Il n’est pas « nationaliste », mais racialiste. Il n’est pas le défenseur d’un État fort, mais de la suppression de l’État au profit d’agences mises en concurrence pour accomplir son projet totalitaire. L’État nazi, comme l’avait bien remarqué déjà Hannah Arendt, n’est plus un État-nation traditionnel. Les travaux de Johann Chapoutot ont fourni d’utiles éclaircissement sur ce sujet, même si Chapoutot projette indûment ses analyses du nazisme sur la situation présente. Les Khmers rouges ressemblaient à bien des égards au nazisme, mais, chut ! On pourrait agacer quelques vieux gauchistes.

Extrême droite ?

Le flou d’appellation « extrême droite » la rend inopérante. On pourrait imaginer que l’extrême droite est conservatrice en matière sociale et en matière sociétale. Ce n’est pas le cas. En tout cas, les partis dits d’extrême droite aujour’hui se disent défenseurs des salariés, de l’école républicaine et des droits sociaux. S’ils sont extrémistes de droite, c’est parce qu’ils défendent la petite entreprise et refusent l’assistanat, positions qu’ils partagent avec une bonne partie de la vieille gauche, ainsi Fabien Roussel pour le PCF. Ils se veulent le parti des producteurs : les voilà « producéristes ». Les fondateurs du socialisme comme Saint-Simon étaient aux aussi des « producéristes » et rappelons quelques vers de « L’internationale » : « producteurs, sauvons-nous nous mêmes » et « l’oisif ira loger ailleurs. »

Ils sont xénophobes. Leur point commun est le refus de l’immigration qu’ils voient comme un invasion. Rappelons tout de même que le refus de l’immigration fut un cheval de bataille du PCF dans les années 1970. Rappelons que Jaurès, partisan d’un « socialisme douanier » dénonçait non les immigrés mais la politique d’immigration des capitalistes qui a toujours pour but d’entretenir « l’armée industrielle de réserve ». Évidemment, les petits-bourgeois cosmopolites, qui traversent le monde dans tous les sens, ne peuvent comprendre cela. Nos prétendus fascistes veulent défendre les traditions culturelles populaires… et ils ont bien raison !

Ajoutons que la xénophobie, très forte dans tous les pays du monde et sans doute moins forte en France qu’ailleurs, n’est pas le racisme, autre passion triste trop largement partagée. Plusieurs études d’opinion montrent d’ailleurs sont beaucoup moins racistes et beaucoup moins xénophobes qu’il y a trois ou quatre décennies. On essaiera en vain d’expliquer pourquoi des Français moins racistes votent nettement plus pour parti raciste.

Le refus de l’immigration est simplement une revendication de défense des droits sociaux qui sont mis à mal quand le guichet est ouvert à tous. On peut regretter l’égoïsme des « nationaux » vis-à-vis des étrangers, mais ceux qui font des leçons de morale ne sont pas ceux qui payent la facture.

Dernier élément : les partis classés à l’extrême droite ne sont plus vraiment hostiles aux évolutions sociétales qui émoustillent tant la bonne gauche. La « PMA pour tous-tes » n’est pas un marqueur de classe. La GPA est une revendication d’esclavagistes. La folie « trans » est dénoncée de toutes parts et pas spécialement de l’extrême droite.

Et Trump là-dedans

Avec Trump on a passé les limites du ridicule. Il faut avoir perdu tout bon sens pour voir en Trump un « fasciste ». Trump n’est pas un suprémaciste blanc, il n’a mobilisé les Pinkertons pour assassiner les militants syndicaux – renvoyons ici le lecteur sur l’histoire de cette « agence ». Il a été élu régulièrement par un large vote populaire. Certes, il détonne avec l’Amérique WASP distinguée, mais il est tout autant un représentant du grand capital américain que les démocrates. Il a simplement eu les mots qui lui ont permis d’attirer un vote des couches pauvres et de la classe moyenne que les numéros de claquettes de la candidate démocrate laissaient indifférents.

Quand Trump a annoncé qu’il ne soutiendrait plus Zelinsky, la caste médiatique s’est déchaînée y voyant non seulement un fasciste, mais encore un agent de Poutine – il aurait été un agent dormant du FSB ! Mais il est revenu sur sa décision, la même caste médiatique, toute honte bue, s’est mis à lui tresser des couronnes de laurier.

Article publié le 31 mars 2025.


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